Qui était Avicenne ? Entretien avec Olga L. Lizzini

05 avril 2026

Olga L. Lizzini est Professeure des Universités. Elle enseigne l’islamologie et la philosophie en islam à Aix-Marseille Université et la philosophie arabe de tradition musulmane et juive à l’Université de Genève. Elle publie aux éditions Vrin une introduction à la pensée d'Avicenne dans la collection « Études musulmanes ».

 

Vrin : Pourriez-vous nous raconter la genèse de ce livre, qui est d’abord paru en italien (chez Carocci editore, en 2012) avant d’être traduit et publié cette année aux éditions Vrin ?

Olga L. Lizzini : La genèse de ce livre est assez simple : elle tient à un besoin éditorial précis. Conscient de la place majeure qu’occupe Avicenne dans l’histoire de la philosophie, l’éditeur Carocci me demanda une introduction à sa pensée – une introduction conçue pour un public cultivé, intéressé par la philosophie ou même philosophe, mais pas nécessairement arabisant ni spécialiste de philosophie médiévale. C’était là un défi réel, car présenter une pensée aussi complexe et aussi articulée que celle d’Avicenne (Ibn Sīnā) sans présupposer de connaissances techniques particulières exige des choix interprétatifs forts et une mise en perspective constante. Le livre qui paraît aujourd'hui en français est bien plus qu’une traduction : il révise et met à jour substantiellement le texte italien, en tenant compte d’une littérature spécialisée considérable parue au cours de ces dernières années. La pensée d’Avicenne a en effet fait l’objet récemment de lectures intelligentes et d’approfondissements remarquables – en logique, métaphysique, philosophie de la nature, psychologie et prophétologie –, qui sont précisément les axes porteurs du système avicennien que je présente dans cet ouvrage. Il m’importait de dialoguer avec ces travaux, d’en intégrer les acquis, et parfois aussi d’en discuter les orientations.

Vrin : En quelques mots, qui était Avicenne (Ibn Sīnā, 980-1037 ère commune) ?

OLL : Avicenne – Ibn Sīnā en arabe – est, sans exagération aucune, l’un des plus grands philosophes de l’humanité. Médecin et penseur du Xe/XIe siècle de l’ère commune (IVe/Ve de l’ère islamique), il s’inscrit dans la grande tradition de la philosophie gréco-arabe, la falsafa, qu’il élabore et en quelque sorte couronne. Il reprend l’héritage d’Aristote et du néoplatonisme, en dialogue – parfois critique, parfois intégrateur – avec la théologie spéculative islamique, le kalām, et fonde ainsi une manière de faire de la philosophie qui restera un modèle pour les générations suivantes : la philosophie en Islam après Avicenne est qualifiée de « post-avicennienne ». Avicenne est avant tout un penseur systématique. Au cœur de son système se trouve une question à la fois métaphysique et religieuse : celle de l’Absolu – de l’Être nécessairement existant (al-wājib al-wujūd). C’est cet ordre et la cohérence profonde qui sous-tend le système avicennien, que j’ai cherché à mettre en lumière dans ce livre.

Vrin : Ses écrits ont été traduits en latin au XIIe siècle. Quelle fut l’étendue de son influence sur la pensée scolastique médiévale ?

OLL : L’influence d’Avicenne sur la pensée médiévale de langue latine est considérable et bien plus diffuse qu’on ne le dit parfois. Les traductions tolédanes de son œuvre – de la Métaphysique  (Liber de philosophia  prima) et du Livre de l’âme (Liber de anima seu sextus de naturalibus)  expliquent certes ce que lui doivent Albert le Grand, Thomas d’Aquin ou Duns Scot, mais aussi les traces de sa pensée que l’on reconnaît, par exemple, dans la Summa Halensis, sans compter la toute première influence d’Avicenne, pour laquelle on a voulu parler d’ « avicennisme » (Roland de Vaux), d’« avicennismo agostinistico » (Bruno Nardi), d’ « augustinisme avicennisant » (Étienne Gilson), ou encore « d’avicennisme augustinisant » (Jean Jolivet). Le XIIe siècle, siècle des traductions, représente le moment de l’entrée d’Avicenne en Occident et de sa première élaboration mais d'autres traductions furent réalisées ultérieurement – une partie de la Physique et de la Logique, par exemple, au XIIIe siècle à Burgos. Enfin, au XVIe siècle, avec la publication des traductions d’Andrea Alpago (vers 1450-1522), les Latins furent introduits à d’autres textes encore : textes d’Avicenne relevant de la médecine, de la psychologie et de l’eschatologie. Les thèmes avicenniens qui ont traversé le monde latin sont fondamentaux : la définition des « secondes intentions » et leur rôle dans la constitution de la logique ; le statut de l'universel et la question de la nature commune ; les réflexions sur la modalité – la distinction entre l’être nécessaire et l’être possible ; et la doctrine de l’âme humaine, à la fois substance et perfection. Certaines de ces thèses ont largement dépassé les frontières du Moyen Âge : l’autoréflexion de « l’homme volant » a pu être associée au cogito cartésien, les notions d’intention et de modalité, notamment, résonnent encore chez Leibniz et au-delà.

Vrin : Quelles autres traditions a-t-il également influencé, en Orient comme en Occident ?

OLL : La tradition médicale – que je n’ai pu qu’évoquer dans le livre – a été profondément et durablement marquée par Avicenne, dans le monde islamique comme dans le monde latin. Le Canon, déjà traduit en latin par Gérard de Crémone et encore revu par Andrea Alpago, a été imprimé en arabe, à Rome, en 1593 par la Typographia Medicea. Il a fait partie du curriculum des études de médecine au moins jusqu’au XVIIe siècle. Mais c’est le rayonnement philosophique d’Avicenne qui est le plus vaste et le plus durable.  Son œuvre on vient de le rappeler a profondément marqué la pensée latine médiévale, mais dans le monde arabo-islamique, elle est tout simplement fondamentale : elle couronne la tradition de la falsafa et marque l’entrée dans l’ère post-avicennienne. Il serait impossible de comprendre des penseurs comme al-Ghazālī, Suhrawardī, Ibn ‘Arabī, Fakhr al-Dīn al-Rāzī ou Mullā Ṣadrā sans se référer à Avicenne. Même Averroès (Ibn Rushd) qui ne partage pas la structure néoplatonisante de sa pensée en discute constamment les thèses. La pensée philosophique dans le monde islamique contemporain – surtout en Orient – dépend d’Avicenne. Son rayonnement dépasse d’ailleurs largement les limites confessionnelles. Même la philosophie des auteurs juifs du Moyen Âge a été profondément imprégnée de sa pensée et la présence d’Avicenne est notamment bien reconnaissable dans le Guide des perplexes de Maïmonide.

Vrin : Sa pensée doit beaucoup à Aristote : vous dites même que la tradition aristotélicienne constitue « l’horizon philosophique d’Avicenne » (p. 18). En quoi la métaphysique d’Avicenne se distingue-t-elle toutefois de celle de son maître ?

OLL : Avicenne discute minutieusement les notions aristotéliciennes qui constituent les outils conceptuels avec lesquels il construit son système : des notions comme la matière, la puissance, la forme, l’universel, la causalité, l’âme – pour ne citer que les plus importantes – sont toutes reprises, retravaillées et profondément transformées dans sa philosophie. Avicenne ne reçoit jamais passivement l’aristotélisme, mais si l’on veut indiquer un thème précis pour la rupture avec Aristote on doit alors indiquer celui, décisif, du Principe. Pour Aristote, le Premier Moteur immobile explique le mouvement du monde – son changement, son devenir – mais non son existence. Pour Avicenne, en revanche, la grande tâche de la métaphysique est précisément celle de démontrer la nécessité d’un Dieu qui explique l'être du monde, le fait qu'il existe. Le Principe n'est donc plus seulement ce qui meut : il est ce dont le monde dépend pour être. C’est d’ailleurs un motif fondamental dans les écrits du néoplatonisme (les Plotiniana et Procliana arabica) que la tradition arabe attribuait au même Aristote.  De là découle celle qui pourrait être définie comme la thèse la plus audacieuse d’Avicenne : le monde est éternel – et en cela Avicenne reste fidèle à Aristote – mais il est en même temps créé, c’est-à-dire dépendant d’un Principe qui lui confère l’existence et la préserve à chaque instant. Le monde est éternel et créé à la fois. Ce qui apparaît comme un paradoxe est, pour Avicenne, la clé de voûte de son système : ce qui, dans sa vision, permet de rendre compte à la fois des exigences de la raison philosophique et de l’idée religieuse de la création.

Vrin : Quel livre conseilleriez-vous pour « entrer » dans la pensée d’Avicenne ?

OLL : Avicenne pense la philosophie en tant que système, et cela signifie que chaque partie de son œuvre peut constituer, pour ainsi dire, une porte d’entrée dans sa pensée. La structure logico-métaphysique de son système se lit en filigrane dans la philosophie naturelle, dans la psychologie, et bien sûr dans la logique et la métaphysique. Il est difficile d'indiquer une œuvre plutôt qu’une autre. Je dirais la Métaphysique du Livre de la guérison, mais le Livre de l’âme n’est pas moins efficace pour s’introduire à son système et Le Livre des indications (K. al-ishārāt), même si dans cet ouvrage Avicenne s'adresse à un lecteur déjà initié, pourrait également représenter une excellente façon d’« entrer » dans sa pensée. D’autres écrits pourraient être indiqués. Avicenne joue d’ailleurs volontiers avec le style et le langage et à ses summae philosophiques – différentes selon la longueur et l’accessibilité – s’ajoutent des Épîtres consacrées à des thèmes ponctuels, et des récits que l’on peut qualifier de fantastiques ou symboliques, ou – comme les avait définis Henry Corbin – de « visionnaires ». Le vrai obstacle est ailleurs : il est dans la langue. Il reste énormément à faire pour rendre l’œuvre d’Avicenne accessible en français – et dans les autres langues européennes. Quant à la littérature secondaire, j’espère que mon livre permettra d’accéder à sa pensée : c’est dans ce but que je l’ai écrit.

Propos recueillis par Émilie Brusson le 24 avril 2026.

 

Avicenne dans Le Monde des Livres, une recension de l'ouvrage d'Olga L. Lizzini par Meryem Sebti (18/04/2026)

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