La religion dans les limites de l'humanité : entretien avec Laurent Cournarie
04 octobre 2026
Professeur de chaire supérieure, Laurent Cournarie est l’auteur chez Vrin des livres Le principe. Une histoire métaphysique (2021) et de L’art dans la culture (2023). Il présente ici de son nouvel ouvrage aux éditions Vrin, La religion dans les limites de l’humanité, paru le 15 octobre 2026, dans la collection « Moments philosophiques ».
Vrin : Quelle peut être l’actualité d’un essai philosophique sur la religion ?
Laurent Cournarie : L’actualité philosophique d’une question n’est pas dictée par l’actualité historique. Et, en l’occurrence, on peut considérer que la religion relève de ce qu’on nomme parfois la philosophia perennis. On notera toutefois, au passage, le hasard du calendrier qui fait que la publication de notre ouvrage suive de près la récente visite du Pape en France. Or cet événement a permis de vérifier, en grand, ce qu’est et ce que produit une religion : une ferveur populaire, une foi en des mystères ineffables, des rites, l’espérance du salut personnel, toutes choses précisément que la philosophie doit tenter de ressaisir conceptuellement quand elle réfléchit sur la religion. C’est bien ce qui motive et constitue le fond de notre projet.
Vrin : Vous employez l’expression « philosophie sur la religion » et non « philosophie de la religion ». Pourquoi ?
Laurent Cournarie : L’expression « philosophie sur la religion » a un spectre plus large. Dans notre essai nous faisons deux hypothèses. D’abord qu’il est légitime de parler de « la » religion, malgré la pluralité de ses fonctions et de ses définitions, et malgré la diversité des systèmes religieux. Ensuite, que la seule manière d’en parler, c’est de la traiter comme un fait anthropologique total. Or cette conviction oblige à dépasser le cadre des questions « épistémologiques » sur la rationalité de la croyance religieuse, sur la définition du concept de Dieu, etc., où se maintient la dite « philosophie de la religion ». La philosophie doit intégrer, dans sa réflexion générale sur la religion, les sciences sociales de la religion, et principalement la catégorie du sacré qu’elles ont mis au premier plan et par laquelle elles ont renouvelé la théorisation antérieure, théologique ou philosophique, de la religion.
Vrin : Le titre de l’ouvrage peut surprendre. Comment faut-il l'articulation de ces termes, « religion », « limites » et « humanité » ?
Laurent Cournarie : D’abord, évidemment, le titre est une très modeste allusion à l’ouvrage tardif de Kant : La religion dans les limites de la simple raison. Et il y a bien dans l’essai la volonté d’analyser l’idée de religion naturelle, chez Kant notamment comme on le fait d’ailleurs dans une section, et de cerner ce que peut ou pourrait être une religion raisonnable.
Ensuite, le titre surprend à juste titre parce qu’il a quelque chose de paradoxal. Car il contredit un certain préjugé en faveur de la religion présentée comme le moyen ordinaire pour l’humanité de dépasser sa finitude, son imperfection, en s’élevant au divin, au surnaturel : misère de l’homme sans dieu ni religion.
Or il nous semble qu’on ne doit pas identifier Dieu et la religion. L’objet de la religion est le culte rendu à Dieu et non Dieu même. Et les sciences religieuses ont renchéri en démontrant que l’objet des religions était la gestion des choses sacrées. Aussi faire de Dieu l’objet immédiat ou la fin exclusive de la religion, en insistant notamment sur l’intériorité de la foi, c’est feindre d’identifier la religion à sa figure la plus élevée et la moins collective, que résume le terme de « spiritualité », en sous-estimant la positivité sociale, la pesanteur historique, et la facticité « orthopraxique » des religions, souvent à l’origine de leurs formes aberrantes.
Enfin, si le titre est ambigu, il l’est à dessein parce qu’il présente un double avantage. Il assume la distance critique de la philosophie à l’égard de l’auto-compréhension de la religion comme une sorte d’idéalisme de la spiritualité. Surtout il sert à abriter quatre énoncés de base qui sous-tendent l’ensemble de l’essai : la religion est une dimension constitutive de l’humanité ; la religion est une institution humaine, aussi radicale que puisse être l’idée d’une révélation divine ; la violence religieuse porte la trace de l’humanité de la religion ; le principe de tolérance et/ou le principe de laïcité constituent l’exigence normative des religions dans un monde humain irréversiblement pluriconfessionnel et multiculturel.
Vrin : Comment cet essai philosophique sur la religion est-il organisé ?
Laurent Cournarie : Cet essai rassemble plusieurs notions qui ont fait l’objet d’un enseignement en Première supérieure, au fil des programmes de l’ENS de Lyon, essentiellement sur « la croyance », « le sacré », « la religion ». À partir de ce qui ressemble à un recueil d’études, on a distingué quatre champ problématiques majeurs, eux-mêmes divisés en plusieurs sections (voir table des matières).
Dans le chapitre « au risque de la superstition », la religion est examinée du point de vue de sa signification éthique. Dans le chapitre intitulé « le primat du sacré », c’est l’efficacité sociale de la religion qui est décrite, tandis que dans « rationalité(s) de la croyance », ce sont certaines des questions traditionnelles de la philosophie de la religion qui sont abordées. Avec « la matrice théologico-politique », l’essai se clôt sur des considérations plus brûlantes et plus « actuelles » pour nous, relatives à « la place politique de Dieu ».
Quant aux sections, inégales en nombre au sein de ces chapitres, elles sont souvent associées à un auteur et ont donc une dimension « monographique ». Surtout elles peuvent être lues indépendamment les unes des autres. Ainsi, avec cette liberté de parcours, on espère proposer une manière souple et appropriée de se mesurer philosophiquement au fait total de la religion.
Propos recueillis le 2 octobre 2026




