Jean-François Kervégan, De la violence à l'institution - entretien
04 avril 2026
À l'occasion de la parution récente de son livre De la violence à l’institution. Philosophie juridique de Hegel, Jean-François Kervégan, philosophe français du droit et traducteur de Hegel, a accepté de répondre à nos questions.

Vrin - Pourquoi revenir aujourd’hui à la pensée juridique de Hegel ? Quelle est son actualité dans un monde qui semble si éloigné du sien ?
Jean-François Kervégan - Une première raison est précisément que la pensée juridique de Hegel a été relativement peu étudiée, en particulier dans l’espace francophone. Une conviction largement partagée était que, comme l’a dit un jour un commentateur français bien connu, « Hegel, le droit n’est pas son Dieu » ; et, de fait, la section des Principes de la philosophie du droit consacrée au « droit abstrait », c’est-à-dire au droit civil et pénal, n’a guère retenu l’attention des lecteurs philosophes, à l’exception peut-être des paragraphes qui traitent du châtiment des crimes, en particulier le § 100 où Hegel, contre Beccaria, justifie la peine de mort. L’idée dominante était, est sans doute encore que Hegel est un penseur de l’Etat et du politique, et que le politique ne saurait être réductible au juridique ; sans doute n’est-il pas incompatible avec un encadrement juridique (constitutionnel, avant tout), mais il comporte toujours, par rapport au droit, un excès, comme l’ont souligné des auteurs comme Max Weber ou Carl Schmitt. Il me semble, au contraire, que la pensée juridique de Hegel comporte une actualité, en ceci précisément qu’elle requiert une extension ou, comme je l’ai dit, une démultiplication du concept de droit tel que les juristes l’entendent communément. Et cette extension du « droit objectif » (law) entraîne, comme je cherche à le montre au chapitre trois, une refonte de la notion de droit subjectif (right).
Par ailleurs, notre monde est-il si éloigné que cela de celui de Hegel ? À certains égards, c’est évident : pour nous, il ne va plus de soi que la monarchie constitutionnelle est « la constitution de la raison développée » (Encyclopédie des sciences philosophiques, § 542, trad. Bourgeois, p. 319), ni que l’État doit être « vénéré comme un divin terrestre » (Principes de la philosophie du droit, § 272 Addition). Mais, à ce qu’il me semble, la « découverte » fondamentale de Hegel en ce qui concerne « l’esprit objectif », c’est-à-dire le monde humain historique, à savoir la différenciation de ce monde en sphères disposant de régulations normatives spécifiques, coordonnées et non subordonnées (le droit « abstrait », l’espace des relations morales intersubjectives, la sphère familiale, la société civile « bourgeoise », organisée par les rapports de production et d’échange marchands, enfin l’État structuré par l’ordre constitutionnel et envisagé dans ses rapports avec d’autres États tous engagés dans le mouvement d’une histoire devenue mondiale), cette découverte demeure fondamentalement valable, s’il est vrai que la différenciation des sphères normatives est le propre des sociétés « modernes » (postrévolutionnaires). Au demeurant, elle a trouvé un écho, évidemment transformé, dans la sociologie et la philosophie contemporaines, par exemple chez Niklas Luhmann ou Axel Honneth. Notre monde n’est plus celui de Hegel, mais il peut être pensé à l’aide d’instruments de facture hégélienne.
Vrin : Venons-en au concept de liberté. Vous insistez sur le fait que pour Hegel, le droit est l'effectuation de la liberté, et non sa restriction. Comment Hegel conçoit-il le rapport entre liberté et droit, en opposition à Kant notamment ?
JFK - S’agissant de la liberté, je crois qu’il faut distinguer deux plans, qui bien entendu sont sécants : celui du concept métaphysique de la liberté, et celui de la liberté juridique et politique. Sur le terrain métaphysique, Hegel, dans la Science de la logique et ses écrits purement spéculatifs, définit la liberté comme le fait d’être « auprès de soi dans l’autre » (Beisichsein im Anderen). Ce qui veut dire, a minima, que la liberté n’est pas une propriété ontologique de certains êtres (les humains), mais un processus dialectique d’accession à l’identité à soi par l’épreuve de la négation de soi : elle est, selon une formule du jeune Hegel, l’identité de l’identité et de la non-identité. Conséquemment, Hegel présente la liberté comme la propriété distinctive du concept, et non pas du sujet concevant : on a affaire ici à une « désanthropologisation » de l’idée de liberté dont il est capital de prendre la mesure si l’on veut conserver son site propre à la pensée de Hegel.
La liberté juridique et politique, telle qu’elle est à l’œuvre dans la sphère de l’esprit objectif, hérite de la définition logico-métaphysique de la liberté son caractère fondamentalement dialectique et processuel : la liberté est à penser comme processus de libération de tout ce qui, individuellement ou collectivement, « aliène » l’humanité. On sait l’écho que cette idée aura, en particulier, chez le jeune Marx. Et ceci entraîne, comme vous le notez, une transformation importante du rapport entre droit et liberté, qui implique une prise de distance d’avec la conception classique de la liberté, telle qu’elle se trouve encore formulée dans la Doctrine du droit de Kant : « Le droit est l’ensemble des conditions sous lesquelles l’arbitre de l’un peut être concilié avec l’arbitre de l’autre selon une loi universelle de liberté » (Doctrine du droit, Introduction). Je note toutefois que le dernier Kant, en distinguant comme il le fait volonté (Wille) et arbitre (Willkür), ouvre la voie à la conception hégélienne d’une liberté s’exprimant non pas dans les limites que lui impose le droit, mais par le droit et dans l’exercice des droits. Et, plus précisément, grâce aux configurations juridiques, sociales et politiques qui institutionnalisent cette liberté ou, si l’on veut, l’objectivent : l’idée d’une liberté objective (Principes, § 27, § 258 Remarque) est essentielle au propos de Hegel.
Vrin - Vous dites que l’alternative n’est pas « liberté ou institution », mais « institution ou violence ». Quel est le rôle des institutions dans cette philosophie du droit, qui voit le jour après la Révolution française, elle-même entreprise au nom des droits de l’homme mais poursuivie dans la violence, pour reprendre vos termes (p. 32) ?
JFK - La liberté objective, dont je viens de parler, est la liberté incorporée dans des institutions. Mais les institutions (par exemple : le contrat, le mariage, les « corporations », le parlement, l’université…) ne sont elles-mêmes que les formes, ou les réceptacles, de l’institution de la liberté, comprise en un sens dynamique ou actif, comme lorsque Montaigne traite de « l’institution des enfants ». En ce sens, l’institution de la liberté (qui passe par son institutionnalisation) est pour ainsi dire l’unique thème de la doctrine de l’esprit objectif, de la « philosophie du droit » au sens extensif que Hegel donne à cette expression (qu’il est parmi les premiers à employer). Et cette institution/institutionnalisation est l’unique remède à la violence (Gewalt) qui, nous dit Hegel, ne peut avoir cours que dans un hypothétique état de nature, entendu comme absence de toute institution, donc comme envers du droit et de la liberté (Encyclopédie, § 432 Addition et § 433, p. 231 et 533 ; Principes, § 93 Remarque). Pour ce qui est de la Révolution française, dont Hegel a constamment proclamé qu’elle était l’aube d’une ère nouvelle, celle de la liberté tendant à être universellement réalisée, il considère que son échec (relatif) tient précisément à ce qu’elle n’a pas pu ou pas su se donner les institutions de liberté qui auraient pu en stabiliser les acquis fondamentaux, formellement proclamés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Si Hegel admire tant Napoléon Bonaparte, c’est moins parce qu’il fut un grand chef de guerre que parce qu’il a tenté de donner à la France, en continuité avec l’œuvre de la Révolution, des institutions juridiques (Code civil et pénal) et sociales (l’université, les écoles petites et grandes) qui, une fois mis en place le cadre politique approprié (selon lui : la monarchie constitutionnelle), seront susceptibles d’offrir un terrain stabilisé à l’exercice de la liberté de tous et de chacun.
Vrin - Vous concluez que les institutions hégéliennes sont un générateur d’individualité et de subjectivité (p. 187), en clair qu’elles jouent un rôle important dans la définition de l’individu. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
JFK - Chez Hegel, les institutions concourent de manière décisive à l’institution de l’individualité. Ce que chacun est, il lui faut le devenir grâce à une dialectique subtile du je et du tu, du je et du nous, à laquelle les institutions que sont la famille ou l’école offrent un cadre lui-même évolutif. Cela veut dire, dit autrement, que la « nature » de chacun n’est pas un donné ; elle est le résultat d’une acculturation familiale, sociale, puis politique. Il arrive à Hegel de reprendre à son compte le motif aristotélicien de la « seconde nature » (Principes, § 4 et 151) ; mais il faut préciser que pour lui, s’agissant du monde de l’esprit (ou de la culture), la nature est constitutivement seconde : il n’y a pas une nature première qui serait travaillée et transformée par l’acculturation, mais plutôt construction institutionnelle d’une naturalité en devenir.
Est-ce toujours le cas ? Oui, je le crois ; comment pourrait-il en être autrement, si nous ne pouvons plus croire à une nature immuable, « donnée », de l’humanité. Seulement, les vecteurs de cette constitution de l’individu ne sont plus les mêmes qu’au temps de Hegel : les réseaux sociaux, et peut-être demain le dialogue avec la projection « artificielle » de notre humanité, prennent, pour le meilleur et pour le pire, le relais des canaux traditionnels d’acculturation et de socialisation. Mais, d’une manière ou d’une autre, c’est la « violence de l’état de nature » (Encyclopédie, § 502 Remarque) qu’il faut pour cela surmonter, que ce soit sur le plan individuel ou sur celui de la société.
Propos recueillis par Émilie Brusson le 15 avril 2026
Pour aller plus loin, retrouvez la présentation de la philosophie du droit en vidéo par Jean-François Kervégan sur la chaîne YouTube de la librairie Vrin : https://www.youtube.com/watch?v=yrZS0UZVZEM.






