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Dormir, un entretien avec Claire Pagès

02 avril 2026

À propos du nouveau livre de Claire Pagès, Dormir. Essai de philosophie sociale, paru dans la collection « Philosophie du présent » le 9 avril 2026.

 

Crédits photo : © Jean-Louis Tornato, 2025, www.jeanlouistornato.fr

 

Vrin : On a l’impression que la tradition philosophique s’est peu emparée du thème du sommeil, en dehors de textes portant sur l’interprétation des rêves, depuis les Anciens jusqu’à la constitution de la psychanalyse au XXe siècle. Les textes philosophiques au sens « noble » concerneraient davantage la raison, la connaissance, la conscience, en somme les facultés « éveillées » du sujet humain. Considérez-vous que votre livre Dormir est, de ce point de vue, en rupture avec la tradition philosophique ?

Claire Pagès : Certes, l’histoire de la philosophie n’est pas dépourvue de développements sur la question du sommeil, mais cette dernière y demeure une thématique très périphérique, quasi anecdotique. Par ailleurs, quand le philosophe s’intéresse à des problèmes anthropologiques, il préfère en général traiter de la mort, des âges de la vie, des appartenances ethniques, du psychosomatique, aujourd’hui du genre, du rapport des sexes, etc. La question du sommeil est demeurée ainsi le parent pauvre de l’anthropologie philosophique. C’est pourquoi la philosophie tient les considérations qu’elle a développées sur le sommeil moins de son propre fonds que des disciplines avec lesquelles elle a pu entretenir des relations étroites (sciences du vivant, psychanalyse, neurosciences, etc.). Dans ce livre, j’ai voulu remédier à cet état des lieux et soutenir que le sommeil constituait une question philosophique à part entière. Si on peut déplorer comme le faisait Gaston Bachelard le peu d’intérêt des philosophes pour ce qu’il nomme « l’être nocturne » de l’homme, alors même qu’une « détermination complète de l’être humain » exige de « faire le total d’un être nocturne et d’un être diurne », c’est que le sommeil n’est pas une interruption de la vie mais un déterminant existentiel majeur. S’il s’agit, pour la vie de la conscience d’une intermittence, ce n’est pas le cas à l’échelle de la vie de l’individu. Alors qu’on insiste toujours sur l’incidence de la vie diurne sur la qualité du sommeil qui vient l’interrompre, on devrait se rendre attentif au fait que c’est tout autant la nuit écoulée qui vient déterminer les possibilités de la journée qui suit.

 

Vrin : Votre texte entre en résonance avec d’autres disciplines et avec le monde médical en ce qu’il traite de pathologies contemporaines qui se sont progressivement généralisées à l’ensemble de la société, les troubles du sommeil et la privation de sommeil. Comment qualifier l’apport de la philosophie sociale, dont se réclame votre essai, à la prise en charge et la compréhension de ces pathologies ?

CP : Après avoir connu une période de stabilisation, les troubles du sommeil semblent malheureusement aujourd’hui, depuis la crise du Covid, s’intensifier. C’est là un point important que je voudrais signaler : le projet de ce livre a été conçu depuis les différentes expériences de confinement qui ont marqué la pandémie de Covid en France et depuis une réflexion sur leurs conséquences sur la santé mentale spécialement celle des jeunes et des étudiants que je fréquente dans mon métier d’enseignante à l’université.

Mon investigation venait exemplifier une démarche typique de la philosophie sociale de tradition francfortoise : faire le diagnostic de « développements manqués » et en isoler les causes ou conditions sociales. Son idée directrice était de réinterpréter un certain nombre de troubles du sommeil comme des pathologies sociales. Cela signifie que le mauvais sommeil n’est pas caractéristique uniquement des mauvais dormeurs par tempérament, celui des anxieux en particulier, mais qu’on doit le rapporter également à des éléments de contexte : lieux de sommeil impropres, conditions de travail dégradées, horaires de travail atypiques ou décalés, situation politique, contingentement du temps de sommeil, etc. On ne peut bien sûr réduire tous les troubles du sommeil à des « pathologies sociales ». L’apnée du sommeil, le syndrome des jambes sans repos, les troubles du sommeil des aveugles, les hypersomnolences dues à la narcolepsie ou au syndrome de Kleine-Levin, la maladie de Gélineau, etc. possèdent des causes physiologiques, neurologiques ou génétiques. Néanmoins, la question peut être posée concernant certains troubles du sommeil liés à l’horloge biologique, concernant les troubles insomniaques, concernant les troubles du sommeil liés au travail de nuit et au travail à horaires décalés.

 

Vrin : Si on rentre davantage dans le cœur du raisonnement, vous mettez en évidence l’importance du « dehors » dans le sommeil, c’est-à-dire des déterminants extérieurs qui conditionnent notre (mauvais ?) sommeil. Qu’ils relèvent du contexte culturel, de l’organisation des rythmes de travail, des rythmes sociaux plus largement, ou de l’environnement du sujet. On se demande alors comment expliquer que certains gardent malgré tout un « bon » sommeil, qu’il soit monophasique et nocturne, intermittent, en horaires décalées, etc., quand d’autres dorment mal ou ne parviennent pas à dormir dans des conditions similaires. Ne faut-il pas considérer la part des rythmes biologiques, de la psyché et du vécu individuels dans la mystérieuse équation du sommeil ? Ou pensez-vous que les déterminants sociaux et individuels sont intrinsèquement liés ?

CP : Vous avez tout à fait raison. En s’intéressant prioritairement à la question des troubles insomniaques, le livre laisse à l’arrière-plan le fait que le sommeil est une chose facile et agréable pour de très nombreux dormeurs. Indépendamment des perturbations du sommeil qu’on peut corréler à des paramètres environnementaux, il existe des inégalités majeures en matière de sommeil. Tout comme, naturellement, nous naissons avec des forces et des talents inégaux, nous sommes dotés d’un sommeil de plus ou moins bonne qualité, plus ou moins facile. Ainsi il y a de bons et de mauvais dormeurs. Dans nos sociétés, les petits dormeurs sont avantagés et les gros dormeurs handicapés. Certains sont du matin, d’autres du soir. Certains possèdent une très bonne tolérance au travail à horaire décalés ou de nuit, d’autres pas, etc.

Néanmoins, certains facteurs environnementaux potentialisent les difficultés individuelles de sommeil, en particulier le contingentement du temps de sommeil lié à l’extension de la journée de travail, aux temps accrus de transport, mais aussi au temps dédié aux écrans. D’autre part, certains contextes sont nuisibles au sommeil à court ou long terme, même si vous êtes un bon dormeur, comme le bruit, la température excessive, l’impossibilité de dormir dans le noir. Travailler de nuit ampute ainsi en moyenne le temps de sommeil .

En réalité, pour comprendre le sommeil, il faut établir un modèle multifactoriel car dormir engage à la fois une vie psychique individuelle, des coordonnées physiologiques propres à l’espèce en même temps que cela participe des mœurs, les manières de dormir étant différentes selon les cultures et les époques. Il faut ainsi prendre en compte tout un ensemble de facteurs pour analyser la manière dont se déroule le sommeil d’une personne.

 

Vrin :  Certaines conclusions de recherches récentes[1] ont été portées à la connaissance du grand public, par exemple le fait que le sommeil humain n’a probablement pas toujours été monophasique, mais peut-être biphasique dans l’histoire occidentale préindustrielle[2], intermittent à la préhistoire. On parle également du rôle de la sieste « méridionale » pouvant rattraper un sommeil nocturne fragmenté. Ce qui entraîne certains, guidés par des méthodes dites « miracles », à modifier en conséquence leurs pratiques de sommeil pour espérer dormir mieux. Pensez-vous qu’il faille repenser la manière dont nous dormons, et si oui comment ?

CP : Des recherches récentes ont permis de livrer des histoires du sommeil et des pratiques de sommeils qui manquaient. Il apparaît à quel point celles-ci varient d’une culture à une autre, d’une époque à une autre. Pour documenter cette variation, le travail de l’ethnologue Guy Bordin, auteur par exemple de Beyond Darkness And Sleep : The Inuit Night In North Baffin Island et On dansait seulement la nuit. Fêtes chez les Inuit du nord de la Terre de Baffin, m’a été très précieux.

Néanmoins, l’existence de techniques du corps très différentes en matière de sommeil ne contredit pas la possibilité de déterminer certaines normes immanentes du corps endormi. S’il existe des particularités culturelles en matière de pratiques de sommeil (touchant l’institution de siestes par exemple), dans l’ensemble le sommeil humain implique une position allongée et, hormis les premiers mois, est monophasique et nocturne. Il est important de soutenir que la plasticité du sommeil n’est pas totale pour pouvoir critiquer certaines atteintes qu’on lui porte.

La réduction du temps de sommeil avec l’extension des activités aux heures nocturnes permise par l’éclairage artificiel et par l’extension du travail à horaires décalés ou de nuit dans le cadre d’un capitalisme 24/7 constitue un grand enjeu de santé publique. À cet égard, la réduction du sommeil ne constitue que l’un des aspects de ce que certains commencent à nommer la disparition de la nuit. Mais dans les familles, c’est souvent le rapport aux écrans qui problématise et conflictualise le sommeil. Tout en restant lié au monde par des chaînes invisibles, le sommeil exige une forme de déconnexion pour pouvoir baisser la garde et se replier sur lui-même.

 

Vrin : Vous êtes vous-même insomniaque, reconnaissez-vous dans l’avant-propos. En quoi cela a-t-il guidé votre réflexion ? Et diriez-vous que rationaliser un problème ou une pathologie « aide » à supporter voire soulager la situation, liée à votre propre « complexion socio-affective » (p. 7) ?

CP : Ce livre trouve son occasion indéniablement dans le mauvais sommeil qui est le mien, qui m’a conduit à me documenter sur cette question. Mais il ne s’agit pas là simplement d’une circonstance incidente. D’un point de vue méthodologique, on peut revendiquer l’intérêt qu’il y a à compléter la description d’un phénomène en troisième personne par son expérience en première personne. C’est ce que j’ai fait en y adjoignant le récit d’autres dormeuses et dormeurs.

Concernant l’effet de ce travail sur les troubles du sommeil, il me semble que celui-ci est ambivalent. D’un côté, il y a un soulagement indéniable à reconnaître que son expérience est partagée par d’autres. J’ai pu aussi adosser certaines techniques en matière de sommeil à des faits positifs établis par la littérature scientifique. D’un autre côté, le sommeil fait très mauvais ménage avec l’auto-observation. Pour s’endormir, il faut que le moi connaisse une forme de désinvestissement en même temps qu’il se voit désinvesti par les autres ; ainsi on dort mal en étant sous surveillance constante. À tenter d’observer son propre sommeil, son endormissement, ses réveils nocturnes, on finit par aggraver le trouble insomniaque. C’est la grande différence avec le rêve : la curiosité qu’on peut porter à ses rêves selon Freud stimule plutôt la production onirique et améliore ce qu’on appelle les rappels de rêve, alors que la réflexivité en matière de sommeil empêche plutôt de dormir.

Propos recueillis par Émilie Brusson le 28 avril 2026

 

[1] Voir par exemple les travaux de Norbert Elias cités dans Dormir, p. 71 sq.

[2] Voir le livre de Roger Ekirch, La grande transformation du sommeil (trad. fr. J. Vidal, Paris, Amsterdam, 2021), que vous critiquez p. 120 sq.

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