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Qu'est-ce que l'éthique du sport ? Que nous dit-elle de notre rapport au corps, à la performance, au handicap ou au sexisme ? Entretien avec Bernard Andrieu, qui publie les Textes clés d'éthique du sport.


Qu’est-ce que l’éthique du sport ? En quoi se distingue-t-elle de la morale sportive ?

La morale sportive repose sur des valeurs établies par les idéaux du sport-man dans la philosophie du sport anglo-saxonne depuis le milieu du XIXe siècle. La morale sportive est une éducation tactile des corps et mode de socialisation, née dans le rugby, là où le football constituera avec la boxe pour les mouvements ouvriers une morale sociale du combat. La morale avec des valeurs comme le fairplay, l’égalité, ou la compétition semblaient pouvoir s’imposer comme une morale universelle. Pierre de Coubertin, pionnier de l’idéal olympique, comme nous le montrons dans le livre, a cru installer avec le renouveau des jeux olympiques un idéal de partage, de paix et de transparence.
Cette morale, dont se nourrit par exemple le comité olympique ou les fédérations pour exclure les équipes tricheuses, nation dopée (récente exclusion pour quatre ans de la Russie), ou entraîneurs harceleurs et violents, s’appuie sur des lois universelles, d’inspiration kantienne, comme le respect des corps, l’intégrité et la pureté. Cette morale universelle devient un moralisme face à la crise des valeurs dans l’éducation des sportifs et sportives confrontés à la violation des règles sportives par les responsables même de l’éducation sportive : insultes entre joueurs, racismes et homophobie des spectateurs, viol des joueurs/joueuses par les entraîneurs/euses, vente des mineur.es, exploitations des enfants dans la fabrication des produits marketing.
L’éthique du sport est née dans cette inefficacité de la prescription morale de dire et de juger les pratiques corporelles et sportives. L’éthique du sport est devenue une discipline tant en philosophie du corps que dans les pratiques sportives. Plusieurs éthiques s’opposent dans le champ du sport aujourd’hui :
- d’une part une morale qui se veut universelle et qui, à l’instar de l’idéal olympique, définit des règles et des obligations morales, dans des contextes axiologiques donnés, lesquelles font éventuellement l’objet de sanctions à l’occasion de transgressions telles que le manque de fair-play, le dopage ou la marchandisation des mineurs. À travers des valeurs universelles, les International Board comme le CIO, l’Unesco, la FIFA, défendent une morale humaniste fondée sur la non-violence, la paix, l’égalité, et l’équité face à des situations d’inégalités et de discriminations.
- d’autre part une éthique appliquée née des conflits entre les règles universelles et la multiplicité variée des cas particuliers dans les pratiques sportives, à l’occasion d’actions immorales et illégales ayant cours au nom de logiques complexes intéressant les relations compétitives, les rapports de pouvoir, les enjeux économiques, et les limites rencontrées à l’autonomie personnelle.

Quelles tensions, ou quelles contradictions traversent l’éthique du sport – notamment dans son rapport au corps et à la performance ?

Le corps aujourd’hui n’est plus seulement celui de la performance même si la société libérale voudrait assigner chacun.e à un allongement de la durée du temps de travail et à l’entretien de son capital santé.
L’éthique du sport repose aujourd’hui sur une double tension : le corps des acteurs présents sur les terrains de sport d’une part et, d’autre part, les différents comités d’éthiques des fédérations et institutions. La prise en compte de l’agentivité des acteurs et actrices du sport, par leur engagement corporel, s’oppose à une conception passive de l’éthique qui ne définirait le bien agir que par l’application de règlements et de sanctions.
À l’encontre d’une conception purement légaliste, il faut considérer que, par leurs actes, les sportifs(ves) peuvent manifester des valeurs éthiques alternatives grâce à de nouvelles pratiques, en s’adossant à une « conscience corporelle » qu’aucune institution ne pourra (leur) imposer. Tel est l’enjeu des engagements, manifestations et autres innovations techniques et éthiques. Par leurs actes, les sportifs(ves) interrogent les normes et participent à l’émergence de la normativité éthique contre la normalisation morale des comportements.
En incarnant des valeurs inédites, leur indépendance s’exprime par un agissement autonome dans le monde du sport et en renouvelant le sens à donner à l’action. L’émergence de la body agency révèle des agents minoritaires et inventeurs de nouveaux modes de description vécue des pratiques corporelles du sport, comme le corps hybridé d’Oscar Pistorius, le corps dopé et « testostéroné » de Heidi Krieger (devenu depuis Andréas), le corps hermaphrodite de la Sud-Africaine Caster Semenya.
Une normativité éthique propose aujourd’hui des éthiques alternatives, partant de la création de valeurs nées des pratiques et activités physiques et sportives dans des interactions dynamiques avec des environnements différents comme la nature, la rue, les communautés d’activités et de sensations. L’agentivité éthique dresse l’inventaire des acteurs et actrices qui dans le sport, par leurs actes, ont interrogé les normes, critiqué les normalités, participé à l’émergence de la normativité éthique. En incarnant des valeurs inédites, leur indépendance surgit en agissant de manière autonome.


Observe-t-on des évolutions ou des spécificités ces dernières années dans l’approche du sport et du corps en occident, ou même de l’éthique du sport ?

La mise en culture actuelle des corps n’est plus l’éthique de l’acte que décrivait Michel Foucault dans les trois derniers tomes de L’Histoire de la sexualité. Le souci de soi ne convoquait pas le sportif grec ou romain au solipsisme : l’individualisme n’avait pas de sens puisque l’entretien physique visait une médecine de l’âme plutôt qu’une maîtrise du corps. La réflexion conduisant à une herméneutique du désir dans le christianisme primitif devait élaborer l’acte corporel en une esthétique de l’existence avec le sport santé
Or aujourd’hui l’esthétique émotionnelle remplace cette esthétique de l’existence : la tentation de disposer de son corps comme d’un avoir, a engagé l’individu dans une logique de la jouissance. Se faire violence est moins du masochisme qu’une volonté de jouir du sport, de son corps et des corps: l’être ne peut se ressentir que dans la mise en corps, sport de lui-même, c’est-à-dire à la fois par un épuisement de soi et pour sentir son corps vivant. Ce déplacement des catégories sportives par une agentivité des acteurs même du sport touche aussi le jeu collectif.
La crise de la virilité avec la présence des femmes dans tous les sports dit masculins, est ici celle de l’émergence de nouveaux codes qui, selon les travaux d’André Rauch sur le corps en philosophie et histoire du corps, définissent la socialisation par une régulation des passions. Pour Norbert Elias, la fonction du sport dans la société est de réguler les passions. D’où le terme de catharsis, au sens d’Aristote, qui signifie la libération et le relâchement de tensions par le spectacle, à l’occasion ici du spectacle sportif. Les sportifs vont se servir du sport pour contrôler leurs pulsions. Lorsque le sportif craque, il libère sa pulsion pour s’en libérer et se recontrôler. L’énergie du sportif est alors contrôlée pour être mise au service d’une nécessité technique et d’une performance sportive. Du point de vue des spectateurs, le sport permet de faire des choses qu’ils ne feraient pas en temps normal, dans la société de tous les jours. Pour Elias, le sport à la télévision permet de contrôler les masses. Le capitalisme va se servir du sport comme un mode de régulation sociale, c’est pour cela qu’il a autant de succès auprès des citoyens, qu’ils soient acteurs ou spectateurs.
La catharsis permet de faire vivre par procuration des choses qu’on ne fait pas. Les émotions que l’on éprouve uniquement en voyant des images, permettent de vivre l’événement par procuration et permettent une certaine joie, un bien-être. Ce principe du vivre par procuration fonctionne par identification à l’autre. Le mimétisme rentre aussi en compte puisque certains vont tenter de ressembler le plus possible à la personne recherchée et chaque détail compte. Le but de la catharsis est de pacifier les rapports sociaux. Le sport est un des seuls événements permettant un regroupement de foule populaire.
Mais avec Pistorius et Zidane, comme avec d’autres sportifs qui sont mis en avant par le corps social en raison de leur engagement corporel, l’éthique du sport dépasse les limites de la performance tant physique que sociale pour se tourner vers une esthétique et une esthésiologie du corps vivant.


En quoi les questions du handicap, des violences (de race ou de genre par exemple) et des discriminations en général sont-elles au cœur de l’éthique du sport ?

Le vif du corps est la réduction de l’acteur à ce qui serait sa couleur, son origine, sa technique ou sa posture autant qu’un mode d’incarnation qui exprime la singularité de la pratique corporelle dans la situation sportive : ainsi Oscar Pistorius handicapé courant avec ses prothèses avec les valides à Rome et demandant à concourir avec eux aux J.O. de Pékin décrit dans son Courir après un rêve la remise en question des catégories sportives et sa lutte politique.
Le harcèlement sexuel, étudié dès 1986 dans la communauté scientifique au Canada, Australie et Royaume Uni, est devenu un problème éthique depuis une dizaine d’années. Isabelle Demongeot, violée par son entraîneur, rompt le silence dans son livre Service Volé préfacé par Yannick Noah, et aura produit une campagne de mobilisation qui introduit le respect de l’intégrité physique et mentale au cœur de la pratique sportive moins au nom de grands principes mais à partir des relations vécues entre entraîneurs et joueuses. Le problème posé par Isabelle Demongeot est la relation de dépendance entre le joueur et l’entraîneur. En l’occurrence ici elle a été violée par son entraîneur pendant sept ans. Plusieurs questions peuvent se poser. Est-ce qu’une relation entraîneur-entraîné peut rester une relation professionnelle ?
Le contexte confond une vie professionnelle fondée sur l’émotionnel et l’emprise psychologique, pour augmenter des performances. Certains sportifs vivent presque chez leur entraîneur : c’est alors que certaines relations passent du professionnel à l’intime. C’est aussi le même problème avec certains parents qui surinvestissent le parcours de leur enfant. La visibilité du sport gay peut être comparée avec l’ethnicisation du sport. Des acteurs bannis de leur club comme en témoigne Yoann Lemaire, ou performant son coming out comme Amélie Mauresmo en plein Open d’Australie, ou Gareth Thomas après cent sélections décrit l’homophobie quotidienne.
L’ethnicisation sert aussi d’analyseur sociologique au racisme, comme avec Mickael Jordan ou les sœurs Williams, et au communautarisme dans les résultats et la représentativité sociale des valeurs du sport.
L’oppression vécue par les athlètes, boxeurs, sportifs noirs au cours de la période a été remplacée par une période de revendication et visibilisation du black power de la perceived liberation : Tommie Smith et son compatriote John Carlos, poing levé aux J.O. de 1968… formé en sociologie à l’Université de San José, Tommie Smith décrit dans son autobiographie la signification politique de leur geste silencieux. Il faudra attendre le Président Obama pour attendre les médailles après avoir été bannis de la fédération américaine…
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